Mémoire et Paix : Honneur à Jeanne et Michel Doucet


L’endroit qui porte ce nom « Monument à la Mémoire et à la Paix » ne pouvait être mieux choisi pour rendre hommage à deux figures qui ont marquées la construction, l’histoire et la vie de Val-de-Reuil : Jeanne et Michel Doucet.


C’est à l’occasion de cette cérémonie patriotique qu’ils affectionnaient tant, le 14 juillet, qu’une stèle a été dévoilée par Corinne et François, leurs enfants. En leur honneur, une nombreuse assemblée s’est réunie, d’anciens amis, des Rolivalois, des Lovériens, des personnalités, des gens de tous les quartiers et des représentants de nombreuses associations.

Le maire de Val-de-Reuil, Marc-Antoine Jamet, a dédié ce discours à Jeanne et Michel Doucet :
Chers amis,
Cette cérémonie autour de Jeanne et de Michel Doucet n’est pas seulement celle du recueillement. C’est aussi celle de la reconnaissance et du remerciement. Plus que leur deuil qu’au fond de nos cœurs nous portons encore, au-delà du chagrin, c’est l’amitié et le souvenir des jours heureux qui nous réunissent pour leur rendre hommage. Ce monument leur ressemble. Il est dédié à la mémoire et à la paix. C’était leur message. À l’entrée de notre Ville, il adresse un signe de fraternité et de respect citoyens à ceux qui viennent à notre rencontre. C’était leurs vertus. Souvent, au haut des mats qui marquent son entrée, flottent à égalité au côté du drapeau bleu blanc rouge, les couleurs des pays dont nous recevons les délégations amies. C’était leur générosité. Dans sa crypte de béton, nous évoquons afin de les transmettre aux générations futures, nos valeurs, nos actions, nos mérites collectifs, mais aussi le souvenir de ceux qui ont aimé et protégé la liberté de Val-de-Reuil. Les Doucet ont fait vivre magnifiquement cet idéal que nous partageons.

Combien de fois se sont-ils joints à nous autour de cette stèle que nous recouvrons de fleurs, pour des instants essentiels, où malgré la courte existence de notre commune, se forgent son histoire, sa conscience, sa légende ? Comme chaque ville et chaque village de France, nous avons besoin d’exprimer notre volonté de « vivre ensemble ». Nous avons besoin de leçons et d’exemples pour éclairer notre avenir. Les Doucet n’auraient pas aimé devenir des idoles, des icônes, des héros ou des modèles. Mais ils n’auraient pas dédaigné nous montrer un chemin, celui qui se trace quand existe une volonté. Ils savaient que nous ne les oublierions pas. C’est pour cela qu’ils ont leur place dans ce « jardin de pierres » où nous avons dit notre reconnaissance à Antonio Antonioli qui a tant agi au conseil municipal pour faire reculer la misère et aider les découragés, notre estime et notre émotion aux Harkis confrontés à l’oubli, notre solidarité avec des municipalités qui nous sont apparentées en Allemagne, en Pologne, en Angleterre et qui sont devenues des amies, des alliées.
Aujourd’hui, en pensant à Jeanne et Michel, devant leurs enfants et avec leur famille, leurs amis, que nous saluons affectueusement, nous savons que nous ne sommes pas réunis, ici, à Val-de-Reuil, en ce 14 juillet, pour commémorer uniquement la Prise de la Bastille et la Fête de la Fédération même si, en fervents fondateurs de la Convention des Institutions Républicaines, les Doucet vénéraient ce jour de fête nationale avec la ferveur que d’autres réservent à Noël.
Jeanne portait le prénom d’une Sainte dont, à quelques kilomètres de Rouen, la vie et la mort sont synonymes de courage, de sacrifice et de résistance. Mais Jeanne était laïque et républicaine. Elle n’aurait guère aimé être associée à une héroïne qu’elle aurait volontiers cataloguée sans ménagement, ni nuances, de mystique, d’exaltée pour tout dire un peu dérangée, non sans oublier de la taxer avec une mauvaise foi anachronique qui ne l’aurait pas gênée plus que cela de bergère pétainiste. Au Parti Socialiste, elle ne faisait pas mystère de recruter davantage ses championnes à Lille plutôt que dans le Poitou. Michel portait, lui, le prénom d’un archange, mais s’il était guerrier, c’était avec les mots, les chiffres et les idées qu’il se battait. Il détestait la violence et la brutalité même s’il racontait avec une certaine fierté comment son épouse avait, au soir d’une primaire perdue, décoché un coup de pied dans les chevilles d’un rival politique qui ne la ferait jamais trembler. Les seuls dragons que Michel aimait terrasser étaient ceux de l’intolérance et du mensonge. L’espèce n’étant malheureusement pas prête de s’éteindre, il lui arrivait d’en rencontrer quelques spécimens non loin de son domicile lovérien. Le doigt levé, l’air malicieux, souvent en présence de l’intéressé, proche ou hostile car ce n’était pas la question, il apostrophait alors l’objet de son irritation d’un vigoureux « qu’il est bête » qui parfois ne changeait rien, mais manifestement lui faisait du bien.
Les Doucet, l’été venu, formaient des silhouettes méditerranéennes sur fond de ciel normand. Michel ne détestait pas mettre des costumes clairs, parfois blancs. C’était son côté révolutionnaire sud américain, qu’il complétait au besoin par un Cigarillo dans le plus pur style cubain. Jeanne extrayait quelques uns des éventails qui ne la quitteraient pas jusqu’à l’automne et on devinait dans leur maniement des codes, des mystères et des gestes qui lui venaient de Mascara. Ils adoraient les chats qui envahissaient leur maison, mais n’épargnaient pas les taureaux. Les vacances se passaient entre amis, mais débutaient invariablement par un prélude aux arènes de Dax. La tournée des corridas se préparaient ou se commentaient comme un rituel familial. Puis-je me permettre de dire, alors qu’il nous faut être « écologiquement corrects », que pour ces citadins arrivés à Louviers en 1969, la culture avait le pas sur la nature, le social, sur l’environnemental.
Tout deux avaient une relation particulière aux transports. Dans le train qui le conduisait à Paris ou l’en ramenait, Michel en profitait pour évangéliser les masses laborieuses, préparer une intervention au conseil municipal de Louviers ou peaufiner un tract à distribuer le samedi au marché. Il mélangeait allégrement indicateur Chaix et « La paille et le grain ». Je ne pense pas qu’une heure après avoir été embarqué à Saint-Lazare un seul voyageur eut pu ignorer qu’entre Jean Jaurès et Michel Doucet il y avait un lien particulier qui ne se limitait pas à la pilosité. C’était un propagandiste et un idéologue du quotidien. Jeanne, elle aussi, se déplaçait en parlant. Mais c’était plus dangereux. Dans des voitures, achetées non pour être belles, mais je la cite « pour être pratiques et pas chères », dont les plaies de la carrosserie témoignaient de la distraction répétée de la conductrice, elle se lançait sans regarder la route et les autres véhicules dans des discussions ou des diatribes qui voyaient le passager arriver sain et sauf à son but que lorsqu’elle était à court d’arguments. Le code de l’honneur avait plus d’importance que le code de la route.

Ce comportement peut faire sourire. Il était révélateur d’un état d’esprit. La politique les passionnait comme moyen de changer le monde, de changer la vie. Ils dévoraient les journaux, écoutaient les bulletins radio, demandaient des infos de Solferino, se passionnaient comme au premier jour pour un débat, une polémique, un meeting. L’affaire Woerth/Bettencourt les aurait mobilisés, la réforme des retraites hérissés, la casse sociale indignés. Pour eux, une réunion de section avait autant d’importance qu’une séance pour d’autres sur le divan. Un congrès restait un événement à ne pas rater, la Mutualité un temple du progrès, le bureau national le centre de l’univers connu. Le socialisme était leur boussole et ils n’en changeaient pas. Mitterrand était leur Dieu et ils n’adjuraient pas. Ils pensaient qu’un vote ne se décidait pas selon un rapport de force ou l’atmosphère du moment, mais selon une grille d’analyse, des principes, des raisonnements. C’était pour cela qu’ils étaient solides, qu’ils étaient constants, qu’ils étaient loyaux. Ils étaient des militants au sens propre du mot, des militants de la cause, la seule qui mérite de se battre, la cause du peuple.

Elle avait du culot. Il avait des réseaux. Jeanne osait tout à l’oral et, dans l’improvisation, ses mots s’enflammaient facilement. S’il faut se remémorer une voix, c’est évidemment la sienne, parfaite pour les slogans des manifestations, idéale pour les interruptions du conseil d’agglo, adaptée au débat politique, conçue pour l’indignation citoyenne, mais qui possédait sa part de charme, de mystère et de douceur. Michel était davantage un homme de l’écrit et s’appuyait sur de plus calmes démonstrations qu’il pouvait faire avec un cœur égal dans la majorité ou l’opposition. Belle indifférence aux titres et aux mandats pour celui qui, au Conseil Général, avait gagné, en 1976, le canton de Pierre Mendès France. Animé de l’idéal du service public, usant des compétences de la banque privée, il était une chambre régionale des comptes à lui seul. A Louviers, le directeur financier le reconnaît encore aujourd’hui, c’est auprès de Michel que les fonctionnaires et les élus ont tout appris. Tel la Pythie sur son trépied, il rendait ses avis comme un oracle, rarement démentis, parfois fumeux, souvent exacts, toujours définitifs. Obligé malgré lui à vivre dans ce qu’il considérait un royaume d’absurdie municipale, il opposait l’arithmétique aux incantations et aux approximations. Plus d’un contribuable de la cité drapière le considérait comme un dernier rempart contre la dette ou le déficit. A Val‑de‑Reuil, Jeanne aussi ne ratait aucune séance de l’ORU apportant croissants et bonne humeur. Chaque semaine, elle veillait sur son troupeau d’architectes et d’ingénieurs. Elle les admirait. Il la vénérait. L’échange était équilibré.

C’est par leur travail, cette valeur populaire, que l’un comme l’autre démontraient leur compétence d’élu. Au lieu de considérer les voisins que nous étions comme des rivaux, chaque année, Michel rendait un verdict solennel et attendu sur nos finances communales. Les difficultés qu’il avait connues à l’EPV, les miracles de gestion qu’il avait dû faire lorsque l’Etat avait abandonné la Ville Nouvelle, lui rendaient cet exercice de censeur obligatoire. Son jugement prenait la forme de plusieurs feuillets pliés en quatre accompagnés de tableaux couverts de chiffres assaisonnées de remarques pertinentes et de critiques percutantes qu’il remettait quasi secrètement. Les conclusions étaient parfois sévères, mais les encouragements et les solutions ne manquaient pas. Sa motivation était simple. Val-de-Reuil ne pouvait se contenter d’une honnête moyenne. Avec son passé pour guide, elle était condamnée à l’excellence fiscale, à l’obligation d’investir fortement, à la nécessité du désendettement.
Elle, commerçante, fondatrice d’Ascoval, lui banquier, ils auraient pu, au lieu de faire des triples journées, suivre la pente naturelle qui fait, hélas, s’enrichir et vieillir à droite, ceux que leur vingt ans avaient conduit à Gauche. Leur colonne vertébrale était la fidélité. Fidélité à des convictions : lutte contre le racisme, défense de l’école laïque à travers la FCPE ou les Délégués Départementaux de l’Education Nationale, intégrité morale, franc-maçonnerie qu’il prisait et qu’elle boudait, féminisme qu’elle affichait et qu’il concédait. Fidélité aux idées d’un siècle : celui de la lumière, de la raison et des valeurs humanistes. Je me souviens avec émotion du triple « gémissons » des frères de la loge de Michel. Fidélité à l’idée même de fidélité qui ne les a jamais éloignés d’un parti, le Parti Socialiste dont ils avaient fondé ensemble la section de Louviers en 1971 et qui, pourtant, ne les a pas toujours ménagés. J’étais heureux quand à la fin d’une visite s’il les avait ratés, Laurent Fabius me disait « vous saluerez de ma part les Doucet ». Ils étaient un trait d’union entre les deux villes de l’agglo et rêvaient de l’âge d’or où une même majorité siègerait aux deux Conseils réconciliés autour du « poing et de la rose ».

Des choses plus personnelles enfin. Jeanne et Michel étaient un couple que la vie, la politique, l’adversité parfois, n’avaient pas réussi à fissurer. Chacun par sa vivacité, sa sincérité, étonnait encore l’autre. Ils communiaient dans l’adoration et la préoccupation de leurs enfants avec lesquels, contrairement à beaucoup de parents, ils avaient décidé de ne pas se fâcher, mais qu’ils entouraient en toute indépendance d’une vigilance de mère poule. Cette adoration tournait à la vénération lorsqu’ils parlaient de la huitième merveille du monde leur petit fils.
Autour d’eux, dans la chaleur de leur foyer, les amis avaient une place réelle et, en ce qui me concerne, s’ils pouvaient librement me questionner, en privé, ils étaient en public d’une solidarité à toute épreuve et soutenant la Ville Nouvelle ils dénonçaient le mensonge triomphant qui passe et la calomnie.

Michel et Jeanne ont été pendant trois décennies des sentinelles amicales et vigilantes qui ont protégé notre ville de toute dérive financière ou politique. Michel qui fut Vice-président de l’ensemble urbain du Vaudreuil et Directeur de l’Etablissement Public d’Aménagement, fut pour Bernard Amsalem le pilier de ses jeunes années. Michel qui, pendant des années, avec les pionniers a construit, pensé, conçu notre ville. Jeanne, dont la présence dans notre Conseil Municipal était un rappel permanent a permis que jamais nous nous éloignions de valeurs qui étaient les siennes. J’ai reçu de Corinne et François, beaucoup de courrier. J’en extrais deux noms.
Christian Renoncourt m’a dit qu’il serait avec nous par la pensée. François Merle du parti des verts a voulu également rendre hommage aux Doucet. « Je connaissais Jeanne depuis 1991 et le conseil d’administration départemental de la FCPE dont elle assurait la présidence. C’est elle qui m’a incité et encouragé à m’y impliquer de plus en plus et qui a m’a proposé pour lui succéder. Au-delà de sa raideur partisane, nous avions en commun des valeurs fortes de gauche : solidarité, écoute des autres, défense des plus démunis et en plus pour elle la générosité. Cette proximité d’idées nous l’avions sans doute puisée dans notre jeunesse et le militantisme enthousiaste que l’on peut exercer. Si je ne l’avais pas rencontrée, je ne serais pas resté plus de 4 ans dans l’Eure… J’avais connu Michel par Jeanne. J’ai toujours regretté de ne pas avoir pris du temps et trouvé l’occasion de discuter avec lui. Je l’ai encore plus apprécié lors du mandat précédent. Je le trouvais à la fois simple et brillant, rigoureux avec une pointe de dilettantisme due sans doute à un grand recul. Il était hors norme en comparaison au personnel politique local, pour cela j’avais de l’admiration pour lui ».

Nous allons maintenant inaugurer la plaque qui rappellera le nom des Doucet. Nous y avons gravé deux phrases de Jaurès. L’une pour Jeanne : « Il ne peut y avoir révolution que là où il y a conscience ». L’autre pour Michel : « L’abondance est le fruit d’une bonne administration ». Elles sont moins connues que beaucoup d’autres. Elles leur vont impeccablement.











